Chapitre 2: Le premier voyage (suite et fin)

La première partie est ici.

La caravane était en fait une série de bateaux marchands qui descendait ensemble vers la mer de Suen. Exactement comme une caravane terrestre, elle était conduite par un marchand de tête payé pour la protection des autres navires. Elle fournissait également nourriture et divertissement. Castair et moi joignirent une embarcation tenue par un marchand de tissus qui avait besoin des talents d’un copiste pour rédiger un contrat de vente. Le marchand, un petit homme rondelet et moustachu nous accueilli chaleureusement, il nous présenta sa femme, aussi rachitique que lui était bien portant. Celle-ci me faisait penser à un oiseau rapace et si on allure m’effraya au premier abord, Paliuli était une femme gentille et avenante. À part, Castair me dit que nous avions de la chance d’être tombé sur de si gentils hôtes. Voulant sans doute attirer les bonnes grâces de Maa-Alune, le couple nous hébergeait et nous nourrissait pour rien d’autre que quelques copies.

Paliuli était une femme active. Elle me montra comment libérer leur petite péniche de son attache. Ses bras minces mais musclés n’avaient aucune difficulté à défaire les nœuds ou tirer les poulies. Elle avait un esprit indépendant comme je n’en n’avais jamais vu auparavant. Elle me raconta une multitude d’anecdotes sur sa vie de marin et de marchande tout en travaillant. Elle se mouvait d’un pas ferme, aucunement gênée pas les secousses du navires alors je que devais me ternir fermement tout en prêtant une oreille attentives à son jacassement incessant. Une fois que la caravane se mit en branle, le calme revint sur le petit navire et Contrebis nous invita nous installer pour savourer une tisane froide aux épices.

Des coffres intégrés au bateau, il sortit des coussins colorés et déplia une table habilement camouflée dans le plancher. Il nous installa à l’ombre de la voile, servit sa femme qui était à la barre et revint nous rejoindre avec un plateau de biscuits à l’avoine.
-Alors, moine, quand est-ce que vous pourrez vous mettre au travail ? -Il m’est difficile de bien maîtriser ma plume sur un bateau et je ne veux pas gaspiller votre précieux papier. J’attendrai alors que nous soyons immobile pour faire le travail. Nous nous arrêterons ce soir n’est-ce pas ?
-Oui et nous repartirons en début de matinée. Castair hocha de la tête, penseur. -Demain, je me lèverai tôt, aux premières lueurs, pour faire la grande partie du travail. Je continuerai le lendemain si je ne termine pas. De cette façon vous aurez un travail de qualité.

Contrebis accepta ces termes avec un grand sourire et nous resservit de la tisane. Il nous entretint ensuite de son métier. Je finis par m’endormir sous le soleil d’été, bercé par les vagues et les bruits étouffés venant des autres bateaux qui nous entouraient.

Lorsque je me réveillai, Contrebis avait remplacé Paliuli à la barre et celle-ci confectionnait un petit ensemble avec un tissu blanc cassé brodé de feuilles et de fleurs bleues.

Au soir, on sonna du cor pour nous avertir qu’il était temps d’arrêter pour la nuit. Paliuli lança l’ancre et puis à ma grande surprise le capitaine de caravane et son équipage installa des petits ponts étroits entre les bateaux et rapidement nous nous retrouvèrent sur une petite île formée de péniches reliées. On distribua pour le souper un bol de ragoût de cochonnet ainsi qu’une grande tranche de pain bourré de noix. Des marchands d’un bateau voisin nous invitèrent à partager le repas avec eux et ils ajoutèrent quelques fruits confits dont ils faisaient commerce au repas. Paliuli et Contrebis emportèrent du vin sucré pour agrémenter le festin et bientôt nous fûmes tous réunis sous un chapelet de lanternes suspendues.

Plus tard en soirée, Castair fut prié de réciter un passage de la Naissance D’Ambre et celui-ci, comme la première soirée où nous avions fait connaissance, se lança aisément:
– L’ère de l’Équilibre a pris fin, comme vous le savez sûrement, quand le dieu Nuada et son peuple, les Corinthiens, lancèrent leurs premières attaques sur le peuple d’Ambre. Les Corinthiens étaient habitués à la vie de guerrier. C’était un peuple élevé dans le feu des combats, un peuple rigoureux et surtout dévoré par l’envie.

Pour un peuple comme les Ambres qui n’avaient jamais eu besoin de se défendre auparavant, le coup fut terrible. Maa-Alune défendit du mieux qu’il put son peuple, mais sa magie était épuisée, dépensée dans la création de son monde. Les Ambres tombaient les uns après des autres et périssaient dans d’atroces souffrances.

Le dieu-renard demanda alors l’aide de Thunor, son voisin des montagnes. L’idée de la guerre ne plaisait pas à Thunor et à son peuple. Cependant, le dieu ne voulait pas laisser son ami dans le besoin alors il lui dit ceci :

« Mon ami renard, tu as dépensé sans compter et tu as épuisé ta magie ! Ton peuple est bon et précieux. Vous ne méritez pas le sort que Nuada vous réserve. Je ne puis lancer mon peuple dans une guerre avec le dieu-loup, mais je t’offre ceci : je vais arrêter le temps pour un an. J’espère qu’avec le temps donné tu trouveras une manière de défendre ton peuple et repousser Nuada dans ses frontières. »

Maa-Alune accepta le cadeau avec reconnaissance et entreprit de construire le mur magique de Damuzi… »

Soudain, le vent se leva. Au dessus de nos têtes les nuages s’enroulèrent et prirent une teinte noire inquiétante. Reconnaissant là le mauvais présage des attaques des Mondes Supérieurs, les gens se mirent frissonner de peur. On pria chacun de regagner son bateau. De l’embarcation de tête, les marins sortirent de grandes lances argentées ainsi que des boucliers épais. L’équipage se dispersa et attendit que la foudre s’abatte.

Castair me confia à Paliuli et annonça au jeune homme qui devait nous défendre : -Je suis moine, je peux peut-être vous aider.

Surpris, l’homme le regarda. Ils avaient à peu près le même âge. Le marin évalua d’un bref coup d’œil mon guide et lança :
-Vous êtes moine ambulant.
Castair accusa l’insulte et redressa le dos.
-Je ne suis peut-être que moine ambulant, mais j’ai appris les techniques de combat de base, comme comment tenir une lance. Castair s’approcha et corrigea la prise du jeune homme sur son arme. Le marin hocha de la tête et accepta le moine à ses côtés.

Le ciel s’assombrit encore, ou plutôt une lumière diffuse qui obscurcissait au lieu d’éclairer illumina le ciel. Les nuages s’ouvrirent pour laisser voir un trou comme un œil hideux. Les nuages furent tout à coup aspirés vers l’œil et des filaments blancs tissèrent des motifs étranges dans le ciel. Comme du sang dans l’eau, les filaments blancs se répandirent de la plaie béante du ciel et tombèrent au sol pour détruire tout sur leur passage.

Les lances mortelles du ciel étaient comme des gerbes d’eau coupantes qui se mouvaient comme des serpents un peu au dessus du sol. Bien que le point central de l’attaque se trouvait sur la terre et non sur le Cetan, quelques lances parvinrent tout de même jusqu’à nous et la panique s’empara de la caravane.

Paliuli me serra contre elle et me protégea de son corps. Un filament s’attaqua au bateau voisin et transperça un des marins. Il mourut sur le champ. Le sang de l’homme s’unit au filament qui se teinta de rose un moment et le corps du marin tomba sans grâce sur le pont du bateau. La lance mortelle bifurqua et s’élança tout droit sur Castair qui évita de justesse la pointe en pivotant sur lui-même. Il saisit une dague accrochée à sa ceinture et l’enfonça dans le filament. Le jeune marin imita mon guide et planta sa lance dans le filament qui se retrouva cloué au sol. La lance émit un son proche du hurlement, mais qui ne ressemblait à rien qui ne fut vivant. Elle s’éteignit puis s’évapora et ce faisant, tout le sang de ses victimes de déversèrent en un flot écarlate sur le pont du bateau marchand. Je tremblais de tous mes membres et je fus pris de vomissement à l’odeur du sang. Paliuli m’éloigna de la scène et me prenant dans ses bras.

-Là, c’est fini mon petit. C’est fini. » Répéta-elle en me berçant.

Au matin, alors que j’émergeai d’un sommeil agité, je fus surpris de l’état de la caravane. Rien ne laissait deviner ce qui s’était passé la veille hormis les sombres cernes sous les yeux des gens. Le sang avait été lavé et les corps ramassés. Quelques temps plus tard, on levait déjà l’encre et nous poursuivions notre chemin en silence.

Je m’installai à la proue, le vent dans les cheveux et tâchai de ne pas penser aux évènements de la soirée. Certes j’avais déjà entendu parler des attaques des Mondes Supérieurs, mais je n’avais jamais été témoin de la mort d’un homme. Perdu dans mes pensées, je n’entendis pas Castair s’approcher :
-Comment vas-tu ?
-J’ai eu peur.
Je sentis plus que je ne vis le hochement de tête du moine.
-C’est normal. Moi aussi j’ai eu peur.
-Tu as planté ton couteau en plein dedans ! » Dis-je à la fois rempli d’admiration et de crainte.
-C’est exact. Tu vas apprendre à te battre, toi aussi.

Le voyage continua ainsi une autre journée et Castair compléta le travail de copie au petit matin du troisième jours. Alors que j’étais assis à mon poste préféré je vis se dessiner sous le dur soleil les premières lignes de la cité de Vermillion.

Vermillion était en tout point opposée à Warren. D’abord beaucoup plus petite, la cité bénéficiait du souffle chaud, mais humide venant de la Mer de Suen au contraire de Warren qui cuisait sous le soleil et l’air sec. Sans vraiment nous en rendre compte, nous avions suivi le Cetan qui avait creusé la pierre si bien que le port de Vermillion se retrouvait sous la ville accrochée aux falaises. La ville tenait son nom de la couleur peu commune du roc sur laquelle elle était bâtie. Les maisons étaient creusées directement dans le roc et de petites passerelles de bois les reliaient. Tout au haut de la falaise se dressait un petit château appartenant sans doutes à la petite noblesse de Thae.

La caravane s’amarra au port et nous quittâmes Contrebis et Paliuli sous force remerciements et souhaits de bons voyages. Paliuli m’offrit la petite tunique blanche brodée de fleurs bleues, cadeau que j’acceptai avec révérence. Jamais je n’avais possédé aussi beau vêtement. Le sourire aux lèvres, Castair m’entraîna vers la ville accrochée au roc. Il me guida vers un escalier tortueux qui montait en lacets verticaux. Nous entreprîmes l’ascension et je fut bientôt à bout de souffle tant l’escalier était raide. Ayant pitié de moi, Castair me proposa de prendre une pause en milieu de chemin. Une petite terrasse s’accrochait au roc et s’avançait vers le vide, soutenue par de gros troncs d’arbres. Nous primes place sur un des bancs et je pus contempler le dessin du Cetan entre les falaises rouges.
-Nous sommes encore loin ?
-Nous devons faire le reste du chemin à pieds et au travers une végétation plus dense. Je pense que nous arriverons à Englehart dans trois jours de marche, peut-être quatre.

Je soupirai de fatigue.
-Ne t’en fais pas Mènuo, tu auras tout le loisir de te reposer au temple de Mikelis. En attendant, nous allons nous restaurer et prendre l’après-midi pour nous préparer à la dernière étape de notre voyage.

Castair me fit monter tout au haut de la falaise et je découvris que la ville était beaucoup plus grande que je ne croyais. Toute une bourgade s’étendait autours du château. Comme à Warren, la ville était très active. Main dans la main, le moine me guida au travers la ville. Nous fîmes un crochet par le marché pour prendre quelques provisions. J’entendis par-ci et par là quelques commentaires sur l’attaque de la veille. Castair fourra quelques pommes sûres dans mon paquet et remplis mon outre d’eau sucrée.

-Cette eau, spécialité de Vermillion, a bon goût et redonne de l’énergie à celui qui n’en a plus, n’en bois que lorsque tu seras fatigué.

Comme lors de notre passage à Warren, Castair nous réserva une petite chambre dans le temple de la ville. Ce temple était très différent du premier. Il était construit dans un jardin tapissé de petites fleurs. De grands arbres étendaient leurs ombres sur la bâtisse et la protégeait de la chaleur étouffante. Des prêtres se promenaient dans le jardin et ils nous saluèrent poliment. De grands vitraux représentant un grand renard ambré ornaient les larges fenêtres de la façade du temple.

Je passai l’après-midi à nourrir les poissons dans le bassin du jardin et à déambuler dans le jardin. Au soir, je me joignit au souper communautaire et assistai à la célébration de Maa-Alune avant d’aller me coucher. La cérémonie m’avait semblée étrange et longue. Je n’avais pas compris grand-chose aux litanies et je m’endormi en me demandant si j’avais fait le bon choix.

Castair me réveilla aux petites heures. Nous gobâmes un gruau au lait, nous enfilâmes nos sacs de voyage et puis nous partîmes avant même que la ville ne soit complètement réveillée.

Les trois jours suivants se passèrent sans grands bouleversements. Une jeune moine ambulant fit la dernière partie du chemin avec nous. À ses côtés marchait Mayahuel, l’Ambre qu’elle avait recruté. J’étais terriblement gênée, mais Mayahuel se chargea de faire les premiers pas. Elle était plus jeune que moi, elle allait sur ses sept ans alors que j’allais avoir bientôt neuf années. Elle venait de Canora, beaucoup plus au nord. Elle me confia qu’elle était fille de forgeron et que son père avait toujours souhaité la voir joindre les rangs de l’Ordre.

Mayahuel était petite et mince. Ses cheveux plats et quasiment noirs trahissaient chez elle un sang babylonien. Elle placotait sans cesse autant avec moi qu’avec Castair et sa guide, Circe. Celle-ci connaissait bien Castair et nous formâmes un joyeux groupe jusqu’à notre arrivée sur la route côtière menant à Englehart.

Le chemin quitta le plateau du continent pour nous mener sur une route au bord de la mer. Au détour d’une avancée vers l’eau, nous pûmes enfin apercevoir la cité sacrée de Mikelis. Même dans mes rêves les plus fous, jamais je n’avais imaginé une telle chose. Le temple était construit dans un ivoire du blanc le plus pur. Il ressemblait à une citadelle avec de grandes tours et de hauts murs percés de grandes fenêtres. Le blanc des murs reflétait le soleil d’été et la cité semblait émettre sa propre lumière. Cependant, le plus impressionnant était l’île flottante qui soutenait aux dessus des flots la ville sacrée. De la végétation s’accrochait incroyablement aux parois rocheuses et le vert tendre des petits arbre et les rochers bruns contrastaient agréablement bien avec l’iridescent de la ville. Un pont suspendu tissé de fil doré et aux planches de bois blanc reliait la cité au continent. Je restai bouche bée devant ce spectacle tout droit sorti d’un rêve.
-Bienvenue à la maison. » Fit quelqu’un, mais je n’entendais que de très loin.

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Classé dans Ambre, Stories & Essays

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