Chapitre 1: Castair

Chapitre 1 : Castair

Selon la tradition d’Ambre, les moines qui aspirent à devenir prêtres et finir leur apprentissage doivent partir en quête initiatique durant une année complète. L’Ordre du Temple leur donne comme mission de parcourir Ambre et de recruter une fillette ou un garçon qu’ils doivent ramener avec eu à Mikelis. Les moines quittent pour cette quête vers l’âge de vingt ans et prennent alors le titre de « moine ambulant ». Cette année est non seulement une quête, mais est aussi une occasion pour les moines de sonder leur cœur et de quitter l’Ordre s’ils ne désirent pas poursuivre leur apprentissage. Faire parti de l’Ordre est bien vu du peuple d’Ambre, mais les moines qui quittent l’Ordre sont également assez bien acceptés dans la société. Les moines ambulants qui défroquent sont souvent accueillis chez les nobliaux ou dans le service des villes. Leur savoir est hautement estimé et ce dans divers domaines allant de l’écriture à la diplomatie et au commerce.

Les moines qui trouvent un jeune Ambre à recruter peuvent revenir au temple pour y être nommé prêtres. Tous les moines de Mikelis sont éduqués aux lettres, aux mathématiques, à la philosophie et à la chimie. Seuls les prêtres sont initiés au Contrôle du Corps et de l’Esprit ainsi qu’au Iaso, une technique de combat gardée secrète basée sur l’intuition du corps et à la prémonition.

Ultimement, les moines ambulants et les prêtres cherchent à dénicher des Oracles qui aideront les rois et la population d’Ambre à maintenir leur puissance dans le Monde Temporel. Les Oracles ont une place bien particulière dans la société Ambrienne. Par certains égards, ils ont bien plus respectés et puissants que le rois et ses ducs, mais ils sont aussi vu comme des prophètes de malheur car leur science est souvent inexacte.

Néanmoins, les Oracles ont un rôle primordial parce qu’ils servent à prévoir et protéger Ambre des attaques lancées par les Esprits Puissants qui sont toujours en colère contre Maa-Alune. La visée ultime des Oracles est de redonner l’accès à Arcadie aux âmes d’Ambre en rachetant la faute commise par Maa-Alune bien des siècles auparavant.

Dans tout l’Ordre, seuls les Oracles n’ont pas le choix de leur destiné et ne peuvent quitter Mikelis sans subir le rejet de toute une société.

-Extrait de l’Étude sur l’Ordre de Mikelis par Mènuo Andradae


*
* *

J’ai grandi en banlieue de Tessalon, dans la province de Holle. Mes parents faisaient l’élevage de ces moutons qui donnent une laine fauve et douce très prisée en Ambre. Nous habitions une grande demeure de bois souple typique de la région. Nous dormions entassés les uns sur les autres sur une large couche de plume qui occupait la moitié de la maison et l’autre faisait office de cuisine. Derrière la cahute était construit un petit enclos où les moutons dormaient une fois le soir tombé.

Je suis le plus jeune d’une famille de quatre enfants. Je ne me souviens pas de grand-chose de mon enfance à la bergerie. Les jours se mélangent dans un brouillard de matinées ensoleillées à conduire les moutons d’un pâturage à l’autre, de douce et saine chaleur qu’apporte la sécurité d’une famille unie et de journées d’hiver à écouter les histoires de chasse et de guerre de mon père.

Dalia, ma mère, est née de l’union entre un Corinthien et une Ambre, d’où la couleur chocolatée peu commune de ses cheveux et la couleur dorée de sa peau typique des Ambres. Elle a rencontré mon père, Powys, l’ami de son père, alors qu’il visitait Ambre durant le temps de la Grande Paix. Mon père était de vingt années l’aîné de ma mère, mais cela n’empêcha pas mes parents de tomber sous le charme l’un de l’autre. Mon père aimait raconter comment ma mère l’a ensorcelé dès le premier regard, alors qu’elle était à peine sortie de l’enfance. Mon père abandonna sa famille en Corinthe ainsi que sa lance de guerrier pour venir s’établir en Ambre et devenir berger, exactement comme son ami Viduus, mon grand-père. De son ancienne famille, Powys ne disait jamais rien excepté comment la chasse lui manquait en hiver.

Mes parents eurent un premier fils, Lares, peu de temps après leur union. Puis, Freo et Paonia, des jumelles, une année après. Je vins beaucoup plus tard, alors que mon père était déjà un vieillard. Outre cela, je me souviens de peu. Jusqu’à l’âge de 8 ans, aucun évènement majeur ne vint troubler mon existence paisible.

Puis, je me souviens d’une chaude journée d’été.

J’étais étendu à l’ombre d’un arbre avec Paonia. Nous nous étions arrêtés au sommet d’une petite butte qui surplombait la vallée dans laquelle notre demeure était nichée. Du haut du talus verdoyant, nous avions une vue d’ensemble sur notre troupeau qui broutait paisiblement en bas. Je m’étais étendu dans l’herbe pour somnoler après m’être régalé de biscuits au miel que Paonia avait subtilisé à notre mère le matin même.

-Regarde, en bas !

Dans le fond du vallon, une silhouette remontait le chemin de terre qui menait à notre demeure. Personne ne venait jamais chez nous. Notre maison était éloignée de la route vers Tessalon et aucun marchand ni quémandeur n’avait intérêt à prendre le temps qu’il fallait pour se rendre jusqu’à chez nous. Je me levai d’un seul bond et parti à la rencontre de l’homme. Quand j’arrivai à sa hauteur, celui-ci retira la capuche qui lui couvrait la tête malgré la chaleur étouffante.

Les cheveux de l’homme étaient rasés de près et je su tout de suite qu’il s’agissait d’un moine ambulant. Sa peau était dorée comme le soleil et elle contrastait avec la couleur sombre de ses vêtements de toile pratique. Son visage était avenant, de grands yeux saphir trônaient au-dessus de sa mince bouche qui s’étira en un sourire à ma vue.
-Bonjour jeune homme.
-Bonjour messire.
-Tes parents habitent cette maison ? demanda le moine en pointant notre cabane.
Je fis signe que oui. Il m’expliqua, tout en continuant vers notre maison, qu’il se nommait Castair et qu’il était en voyage initiatique. Il me demanda si mes parents connaissaient le culte de Maa-Alune.
-Mes parents sont de descendance Corinthienne. Enfin, du côté de mon père. Ma mère est née d’une Ambre et d’un Corinthien.
-Oh.
-Je connais Maa-Alune et je sais ce qu’est un moine ambulant. » Continuai-je, gêné de le décevoir. « Mais excepté la célébration des fêtes du printemps et de l’hiver, messire, nous ne sommes pas très pratiquants. »

Castair soupira en hochant la tête comme si j’avais confirmé ses doutes. Il raffermit sont sac sur son dos et sa poigne sur son bâton de marche. À ce moment, Lares apparut plus loin devant. Il arrivait à la course. Peu à peu le moine et moi le rejoignîmes et nous nous arrêtâmes face à face. Lares repris son souffle un moment en s’appuyant sur ses genoux puis se releva.
– Tu ne devrais pas laisser Paonia s’occuper des moutons toute seule. Allez, va ! » M’ordonna sèchement mon frère avant de se retourner vers le visiteur et de lui faire la révérence. « Messire. »
Déçu de ne pas pouvoir continuer ma conversation avec le moine, je m’en retournai, penaud, vers le troupeau qui n’avait pas fait mine de bouger.

-Alors Mènuo, qui est-ce !
-C’est un moine ambulant.
-Que peut-il bien venir faire ici ?
-Je ne sais pas. Il veut parler à mère et père, je crois.
-Que t’a-t-il dit d’autre, enfin !
Je fis le résumé de ma courte discussion à ma sœur puis je me recouchai dans l’herbe, à l’ombre de l’arbre, et fixai le ciel.

De toute ma vie, c’était la première fois que je me posais des questions sur le culte de Maa-Alune. Certes, je connaissais les grandes lignes de l’histoire comme les légendes fabuleuses que l’on racontait sur le dieu, l’île flottante qui abrite le temple de Mikelis. Je profitais comme tout le monde des grandes fêtes données en son honneur, mais jamais je n’avais cherché à en savoir plus sur Maa-Alune.

Je finis par m’assoupir et je rêvai d’énormes temples de marbre blanc sur de minuscules îles flottantes. Je vis aussi un grand renard qui portait au cou un magnifique médaillon en or. J’essayais d’attraper le renard pour lui ravir le médaillon, mais il glissait entre mes mains et s’enfuyait en passant au travers les murs du temple. Comme je ne pouvais pas le suivre, je devais faire le tour du mur et cela me ralentissait.

Je fus réveillé par un coup de bâton dans les côtes. Je me réveillai en sursaut et aperçut mon père et mon autre sœur, Freo, au dessus de moi. Mon père avait les sourcils froncés, mais lorsque je me relevai penaud, il me souleva de terre et m’assis sur ses épaules.
-Allons Mènuo ! Je sais que tu sais mieux travailler que cela !
-Oui, père. Mes excuses, père.
-Demain tu viendras avec moi au lieu de faire le fainéant.
-Oui, père.
-Toutes les bêtes sont là, Paonia ? Bien. Nous pouvons rentrer.
– Un moine ambulant est venu à la maison aujourd’hui !
-Un moine ambulant ?
-Oui ! Je suis allé l’accueillir et puis Lares nous a rejoint et il l’a accompagné jusqu’à la maison.
-Que voulait-il ?
-Je ne sais pas. Il a dit qu’était en initiation.

Nous rentrâmes tous les quatre à la maison et nous fûmes accueilli par le doux fumet d’un gigot d’agneau braisé. Mon père nous donna congé et il resta dehors pour s’occuper des bêtes.

Je rentrai à la course, trop heureux de rejoindre l’étranger. Celui-ci était assis à la table, en face d’une chope d’hydromel et d’une grosse miche de pain frais. En face de lui était assis Lares et ma mère qui cassait des feuilles de salade dans un gros bol en bois. À notre arrivée, Castair interrompit son récit.
-Castair, je vous présente mes deux filles, Freo et Paonia et Menuo, mon jeune fils, que vous avez déjà rencontré.

Le moine hocha gravement la tête en notre direction. Mes sœurs s’inclinèrent devant notre visiteur puis prirent place à la table. Je fis de même. Castair reprit donc son récit là où il l’avait quitté :
– Donc, en se sacrifiant, Maa-Alune donna à son peuple un don qui fait toujours rager les Esprits Puissant ; celui de la prescience. Cependant, ce don n’est pas égal en chaque personne. Biensur, l’enseignement de l’Ordre stimule ce don que tous les Ambres possèdent au fond d’eux, mais ils recherchent surtout des individus particulièrement doués. Chez eux, le don est si concentré qu’ils arrivent à voir des choses loin dans le temps et des choses qui ne sont pas nécessairement rattaché directement à eux. Nous les appelons les Oracles. Connaissez-vous l’Oracle de notre bon roi Adalfar ?

Nous hochâmes tous la tête en signe de négation.

-Il se nomme Vestio de Beloit. Il est au service d’Adalfar depuis 15 ans maintenant. Évidement, même les Oracles ne connaissent pas exactement le futur, mais ils aident à se préparer pour ce qui arrive, ou pourrait arriver. Ils nous aident à éviter le destin, en quelque sorte.
Paonia fit un petit signe à Castair.
– Messire, j’ai entendu dire que lorsque nous allons mourir, nous allons errer dans le monde temporel. Nous n’avons pas le droit d’accéder à la cité d’Arcadie. C’est vrai ?
-Hélas, oui. Maa-Alune était un dieu différent des autres. Il a fait beaucoup de bonnes choses, mais sans se soucier si les Esprits Puissants approuveraient sa conduite. Il nous a créé et a même donné sa vie pour nous. Cependant, les Esprits n’ont pas du tout apprécié qu’on enlève des leurs pour protéger de faibles créatures du monde temporel. C’est pour cela que nous devons rester ici sans jamais connaître le bonheur qui règne à Arcadie. Mais ! Justement, les Oracles cherchent un moyen de lever la malédiction.

Mon père fit alors son entrée. Fidèle à lui-même, il resta plutôt impassible face à notre invité. Néanmoins, il offrit le gîte et un bon repas au moine qui accepta de bon cœur.

Le reste de la soirée passa sur les mêmes notes. Castair parlait de sa religion et nous écoutions ce qu’il avait à dire. Il nous parla de ce qu’il avait appris ; la lecture et les autres sciences. Lares et mon père montrèrent peu d’intérêt et finirent par s’occuper à autre chose et mes sœurs, fatiguées, allèrent se coucher tôt. Ma mère et moi buvions les paroles du moine.

Castair termina une énième chope d’hydromel puis remercia ma mère pour son bon accueil. Il demanda congé et alla vers sa couche en titubant. Je fis de même, mais je ne trouvai pas le sommeil. Tout ce qu’avait raconté Castair avait éveillé en moi des images folles et une envie d’aventure. Comme je me retournais et me retournais sans cesse dans ma couche, ma mère vint se glisser à mes côtés et me pris dans ses bras :
-Mènuo, mon chéri, tu ne dors pas ? Quelque chose te dérange ?
-C’est les histoires de Castair qui m’empêchent de me reposer. Je suis envahi par des songes fous où un renard géant discute avec des hommes. Ça m’empêche de dormir.

Ma mère ne répondit pas tout de suite et je v’en vint à croire qu’elle s’était endormi quand elle répondit en fin.
-Tu sais, ce matin j’étais à la source pour puiser de l’eau avec Lares puis tout d’un coup j’ai envoyé ton frère voir si nous n’avions pas de visite. Il a protesté que jamais personne ne nous rendait visite, mais j’ai insisté et Castair était là.

Je me retournai vers elle et écarquillai les yeux dans le noir. Ma mère me souriait sereinement.
-Tu as pressentit l’arrivée de Castair !
Ma mère eut un petit rire bas et me rapprocha d’elle en me tirant doucement par le col. Elle me serra dans ses bras.
-Je ne sais pas si c’était de la prescience, mais ce genre de choses arrivent. Dans chaque histoire, il y a une partie de vrai. Si infime soit-elle et si étonnante l’histoire puisse-t-elle être, une parcelle de vérité est là.

Chaudement niché dans les bras protecteurs de ma mère, je me laissai glisser dans un sommeil profond. Là, je retrouvai le grand renard de mon rêve, mais quelque chose avait changé. Le médaillon était désormais à mon cou et il me permettait de passer au travers les murs et de le rattraper. Je courus dans les longs couloirs de marbre blanc puis dans une cours intérieure où une énorme fontaine en or accueillait de gros poissons dans son bassin. Le renard s’arrêta pour se désaltérer. Je bus à la fontaine moi aussi, mais ce n’était pas de l’eau, mais du sang que je buvais. Horrifié, je crachai le liquide. Le renard me fit un sourire carnassier et repartit à la course vers le bord de l’île flottante ; il prit son élan et s’envola dans le ciel. Je lui criai que je ne pouvais pas voler, que je ne pouvais pas le suivre, mais seulement son rire me répondit.

Je m’éveillai avec une drôle de sensation et le rire du renard qui cognait dans ma tête. Il était tôt et ma mère dormait toujours à mes côtés. Je me levais doucement pour ne réveiller personne et sortis prendre de l’air. Je me dirigeai vers l’enclos et m’installa en équilibre sur un des poteaux de la clôture. Les bêtes ne firent pas attention à moi et continuèrent de brouter la rare verdure qui parsemait le terrain. Peu de temps après, mon père sortit et vint me rejoindre.

-Qu’y a-t-il, mon fils ?

Je soupirai un moment en regardant les premières lueurs rougeoyantes du jour.
-J’ai fait un drôle de rêve cette nuit.
-Ce sont les histoires de Castair qui te font cet effet ?
-Je crois, oui.

Powys grimpa à son tour sur la clôture et s’installa à mes côtés.
-Je me doutais bien ce ça arriverait un jour.
Le tournai la tête pour regarder mon père.
-Lares nourrit très peu d’ambition. Être berger lui conviendra très bien. Tes sœurs sont peureuses, mais elles ont un bon cœur. Ce seront de bonnes femmes. Mais, toi. Ah toi tu es différent !
Il me lança un regard de biais et sourit.
-Quand tu es né, j’ai tout de suite su que tu n’étais pas né pour vivre avec nous. C’était… comme une erreur.
J’allais protester quand il leva la main pour me faire taire.
-Ce n’est pas mal, Menuo. Nous avons été ravis de t’accueillir chez nous. Je t’ai toujours aimé même si tu trouves que je suis dur avec toi. Ta mère a toujours été convaincue que tu étais un miracle, un cadeau tombé du ciel. Maintenant je sais qu’elle avait raison.

Il prit une grande inspiration :
-Tu veux partir avec Castair ?
Je voulu dire non, mais j’en étais incapable. Je sondai le fond de mon cœur et repensai à mon rêve. Je voulais Savoir.
-Oui.

Au déjeuner, mon père annonça à la tablée que je partirais avec Castair pour le temple de Mikelis, si celui-ci voulait bien me prendre avec lui. Castair se leva et annonca :
– Je suis honoré, Powys, que vous fassiez l’honneur à l’Ordre de Mikelis de lui donner votre fils. C’est avec plaisir que j’emmènerai Mènuo avec moi à la cité sacrée. Si celui-ci veut bien apprendre, biensur.

Castair tourna son regard bleu perçant vers moi et je scellai mon avenir avec ces quatre mots :
-Oui, je veux Savoir.

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1 commentaire

Classé dans Ambre, Stories & Essays

Une réponse à “Chapitre 1: Castair

  1. Louise

    Mlle M,

    Bien que pas très porté sur les histoires fantastiques et difficile à lire car je préfère lire couché, j’ai trouvé ton histoire intéressante et bien écrite . Comme toujours, je me demande ou tu prends toute cette imagination. Nous en reparlerons dans notre fin de semaine de fille, qui je l’espère sera programmé bientôt. J’attends la suite…

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