Libre Service

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J’utilise mes wipers pour faire disparaître le givre qui a recouvert ma voiture. J’ai un instant d’hésitation, peut-être que je devrais aller chercher mon balai à neige remisé dans la maison durant l’été. Et puis non, il faudrait redébarrer la maison, faire un tas de bruit pour le trouver, me rendre compte que je n’ai aucune idée d’où il a été foutu, constater que le temps que ça m’a pris pour ne pas le trouver m’a mise en retard et finalement faire partir en hâte le givre qui a recouvert ma voiture avec mes wipers. J’attends donc, frigorifiée dans la voiture. Je juge j’ai assez attendu et je recule doucement la voiture encore endormie par le froid. J’ai encore oublié mes gants dans les escaliers et le volant est froid. J’utilise, avec un soupir exaspération, les manches un peu longues de ma veste pour me couper de la froideur désagréable.

Stop un peu botché en haut de la côte, il n’y a personne dans le village à cette heure-ci anyway. Je roule lentement, hésitante à me lancer totalement dans mes excès de vitesse habituels parce que la glace n’est pas encore totalement partie. Percée orange dans mon habitacle noir. Elle flashe dur, ma lumière d’essence. Rien d’ouvert dans les environs. Je croise les doigts et la pousse un peu jusqu’au Couche Tard le plus proche.

Je gare devant la pompe à essence et mets Thom Yorke sur pause. Like Spinning Plates s’arrête en plein dans le bout le plus intéressant, à 2 :33 du début, ou 1 :24 de la fin, dépendant du sens qu’on regarde l’écran. Il fait froid dehors, un peu trop pour ma veste noire qui tombe en loques. Je n’ai même pas mis mon foulard, je l’ai porté inutilement toute la semaine dernière, juste pour faire chier. J’enclenche la pompe numéro 1, celle que j’ai l’habitude de prendre et commence le transfert de liquide gluant.

Elle rie de moi, la pompe, elle est tellement lente. Pire qu’au Esso. Je ne vais jamais au Esso, les pompes sont vraiment plus lentes que partout ailleurs. Alors je les évite, quitte à faire quelques kilomètres de plus éclairée de ma lumière a essence agressive. C’est la première fois qu’elle me fait le coup, la pompe numéro 1. Je frissonne et prend mon mal en patience.

Il n’y a aucun bruit, sauf celui des néons blanc extrême au dessus de ma tête et ceux de la station adverse à quelques pas. À peine ai-je le temps d’en faire la constatation que le Ultramar ferme pour la nuit. C’est pour ça que je choisis Couche Tard, j’arrive tout le temps quand l’autre éteint. Je suis seule sur l’îlot de béton à sacrer contre ma pompe récalcitrante. Un litre virgule trois cent quarante neuf, un litre virgule trois centre cinquante, un litre virgule trois cent cinquante et un. Je vais être en retard.

Une mini fourgonnette arrive, s’installe à la pompe quatre et commence à faire le plein. Dix litres virgule quatre cent vingt deux, dix litres… Le client de la pompe 4, quarantaine avancée, barbe soignée, plus poivre que sel, joli visage, charismatique, termine le plein avant moi et entre rapidement dans la dépanneur qui ne vend plus de revues.

Il réintègre sa voiture avant moi. Je me décourage, j’ai la main fatiguée de toute façon. Je stoppe le compteur à quinze dollars pile. Je rentre pour payer et le vieil homme derrière le comptoir me demande si la pompe a des difficultés. C’est louche prendre sept minutes pour mettre quinze piasses d’essence. C’est le froid qu’il me dit, c’est arrivé l’année dernière, ils l’ont fait réparer, mais ça n’a pas fonctionné, semble-t-il. Prenez la numéro 4 la prochaine fois, c’est la plus rapide. Évidemment. J’avais remarqué.

Je réintègre ma voiture. Faire à peine la moitié du plein que j’avais prévu m’a pris tellement de temps que la chaleur est déjà partie. Je repars le moteur, Thom Yorke également, rallume mes lumières et reprend ma route. Coup d’œil sur les toutes nouvelles machines d’Ultramar, elle ne doivent pas geler en hiver.

Quelques kilomètres plus loin je crois une autre station essence qui vend dix sous moins cher. Eh merde. Au moins je n’ai pas fait de plein, je mettrai la balance demain matin, en terminant le boulot. À moins qu’à Montréal ça n’ait pas changé, c’est toujours un peu plus cher, dans ce cas ça n’aura plus d’importance.

J’arrive un bon dix minutes en retard, mais je prends quand même le temps de mettre mes souliers comme il faut. Je suis immobile dans le parc d’asphalte abandonné. Il ne reste que les quelques voitures éparpillées des autres gens qui travaillent sur ma relève. Il va se remplir au complet demain matin. J’ai envie de me griller une cigarette, juste pour voir. Ça ne m’est jamais arrivé avant. Je ne fume pas, dans la vraie vie.

Douze minutes en retard. Je laisse quand même Fran Haley terminer les dernières instants de sa pièce. « And it all boils down to the same old pain whether you win or you lose isn’t gonna change a single thing» Et c’est tellement vrai que j’ai envie de pleurer.

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Classé dans Avant Wordpress, Short Stories, Tranche de vie

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